Inferno

Un magnifique texte de François Cassingena-Trévedy

image

La banquise capitule par pans gigantesques dans les eaux des océans alanguis, les parois des cimes alpestres se fissurent, les glaciers agonisent comme serpents souffreteux au milieu des moraines, et nous entrevoyons avec effroi le jour où nous devrons nous ruer, comme vers le minerai le plus précieux, non pas vers l’or, mais vers la neige merveilleuse dont nos Noëls synthétiques seront désespérément exilés. Comme pour ajouter à la torture que nous inflige la simple observation de la planète fébrile, l’on fait circuler sur la Toile une animation de la Nasa qui montre en accéléré l’invasion mondiale de l’étouffoir qui nous guette.

Ce feu-là, qui conspire et qui monte, ce n’est pas un Justicier transcendant qui nous y jette : c’est nous, pauvres diables, qui l’avons mis. À tout le moins nous en sommes-nous faits les complices. Il y a un demi-siècle, encore hantés par le champignon exterminateur de Hiroshima, c’est du feu nucléaire que nous entretenions nos épouvantes : il dépendait (et il dépend toujours) de décisions personnelles qu’il s’allume, tandis que le feu que nous apercevons aujourd’hui comme notre fin dernière échappe déjà dangereusement à nos stratégies d’extinction. Les humeurs sécrétées par l’ère industrielle ont atteint désormais une masse et une efficacité suffisantes pour que l’homme se découvre, ahuri, comme ce cinquième élément du monde, capable de déconcerter le jeu – l’harmonie – des quatre autres, que la cosmologie traditionnelle croyait imperturbables : l’homme, cette « quintessence », réalise sa faculté de conduire l’univers au chaos ; le conquérant, grisé par l’encens des thuriféraires qui lui prêtaient des attributs de monarque définitif, commence de concevoir que son épopée désinvolte puisse se réduire à un simple épisode dont des sédiments sans âge et sans âme conserveront à peine les fossiles.

Tout milieu qui s’échauffe devient instable : il semble que l’homme lui-même, perdant son ancestrale gravité, participe désormais partout de la turbulence cyclonique, dans ses excès de viveur comme dans l’affolement qui bientôt leur succède. Que si le Titanic de la civilisation doit se précipiter sur le dernier iceberg que laissera dériver le grand dégel, il faut au moins que l’homme, son capitaine, garde la tête froide : c’est le reste de dignité, le dernier point d’honneur que l’on attend de lui. Car la panique ne saurait se faire passer pour l’action, ni la culture de la panique pour l’exercice des responsabilités.

Source : https://www.revue-etudes.com/article/inferno-19521

Photo : https://www.telerama.fr/scenes/mais-pourquoi-brule-t-on-les-planches-au-theatre,n6574167.php

La terrifiante hégémonie des monopoles

Avant toute chose, je suis pour l’économie de marché, la libre entreprise, la concurrence, tout ça, je trouve ça très bien. D’ailleurs,
entre nous, pourquoi sommes-nous si nombreux à avoir l’intuition que “la
financiarisation” de l’économie est une mauvaise chose alors qu’en soit,
la finance voire même le trading ne sont que des échanges économiques
entre adultes consentants ? À cause de la monopolisation de cette
finance.

Pourquoi y’a-t-il une telle défiance envers l’industrie
pharmaceutique entraînant des comportements absurdes comme le refus de
la vaccination ? Alors qu’à la base, ces entreprises nous soignent, produisent des médicaments, guérissent des malades. À cause de la monopolisation.

Pourquoi, quand je m’arrête dans une supérette ou une pompe à
essence pour acheter un en-cas n’ai-je le choix qu’entre des dizaines
de variations du même mauvais chocolat enrobé de mauvais sucre ? La
monopolisation.          

         

La morbidité des monopoles

Depuis des siècles, la nocivité des monopoles est bien
connue et c’est même l’un des rôles premiers des états, quels que soient
la tendance politique : casser les monopoles (les fameuses lois
antitrust), mettre hors-la-loi les accords entre entreprises pour
perturber un marché ou, si nécessaire, mettre le monopole sous la coupe
de l’état, le rendre public.           

Lutter contre les monopoles.

Les monopoles, par leur essence même, sont difficilement
évitables. Nous consommons monopoles, nous travaillons pour un monopole
ou ses sous-traitants, renforçant chaque jour leur pouvoir. Le contrôle total des monopoles du web sur nos données
entraîne une méfiance envers les ondes qui transmettent lesdites données
voire même, dans une succulente fusion avec le monopole précédent, la
crainte que les vaccins contiennent des puces 5G pour nous espionner
(mais n’empêche cependant personne d’installer des espions comme Alexa
ou Google Home dans sa propre maison). Le sentiment profond d’une inégalité croissante, d’une
financiarisation nocive, d’une exploitation sans vergogne de la planète
et des humains qui s’y trouvent, tout cela est créé ou exacerbé par la
prise de pouvoir des monopoles qui n’hésitent pas à racheter des
entreprises florissantes avant de les pousser à la faillite afin de
liquider tous les avoirs (bâtiments, machines, stocks). Une technique
qui permet de supprimer la concurrence tout en faisant du profit au prix
de la disparition de certaines enseignes de proximité dans les régions
les plus rurales (sans parler du désastre économique des pertes d’emploi
massives brutales dans ces mêmes régions).

 Heureusement, une prise de conscience est en train de se
faire. 

De plus en plus de scientifiques se penchent sur le sujet. Un
consensus semble se développer : il faut une réelle volonté politique de
démanteler les monopoles. Volonté difficile à l’heure où les
politiciens ont plutôt tendance à se prosterner devant les grands
patrons en échange de la promesse de créer quelques emplois et, dans
certains cas, la promesse d’un poste dans un conseil d’administration
une fois l’heure de la retraite politique sonnée. S’il y a quelques
années, un chef d’entreprise était tout fier de poser pour une photo
serrant la main à un chef d’État, aujourd’hui, c’est bel et bien le
contraire. La fierté brille dans les yeux des chefs d’État et des
ministres.

Si l’Europe cherche à imiter à tout prix son grand frère
américain, les Chinois semblent avoir bien compris la problématique. Un
géant comme Alibaba reste sous le contrôle intimidant de l’état qui
l’empêche, lorsque c’est nécessaire, de prendre trop d’ampleur. La
disparition, pendant plusieurs mois, de Jack Ma a bien fait comprendre
qu’en Chine, être milliardaire ne suffit pas pour être intouchable. Ce
qui ne rend pas le modèle chinois désirable pour autant…

Un autre consensus se dessine également : l’idéologie promue
par Robert Bork sous Reagan est d’une nocivité extrême pour la planète,
pour l’économie et pour les humains. Même pour les plus riches qui sont
pris dans une course frénétique à la croissance de peur d’être un peu
moins riches demain et qui savent bien, au fond d’eux-mêmes, que cela ne
durera pas éternellement. Cette idéologie est également nocive pour
tous les tenants d’une économie de marché libérale : les monopoles
détruisent littéralement l’économie de marché ! Le capitalisme reaganien
a apporté aux Américains ce qu’ils craignaient du communisme : de la
pénurie et de la piètre qualité fournie par des monopoles qui exploitent
une main-d’œuvre qui tente de survivre.

Avant de lutter, avant même d’avoir des opinions sur des
sujets aussi variés que la vie privée sur le web, la finance, la
politique ou la malbouffe, il est important de comprendre de quoi on
parle. 

Ce qui est intéressant également, c’est de constater que
notre vision de la politique a été transformée avec, à droite, les
tenants de monopoles privés et, à gauche, les tenants de monopoles
appartenant à l’état. Une ambiguïté sur laquelle Macron, fort de son
expérience, a parfaitement su jouer en proposant un seul et unique parti
monopolistique n’ayant que pour seul adversaire le populisme absurde. Lorsque vous êtes témoin d’une injustice, posez-vous la
question : ne s’agit-il pas d’un monopole à l’œuvre ? Et si le futur
passait par la désintégration pure et simple des monopoles ? Depuis les
plus petits et les plus éphémères comme les brevets et le copyright,
transformé en arme de censure massive, jusqu’aux géants bien connus.

Source + texte intégral : https://ploum.net/la-terrifiante-hegemonie-des-monopoles/

2021 ou l’année de la résilience by Crawford Stanley (Buzz) Holling

image

L’année qui s’achève restera sans doute comme l’année de la dystopie, celle où l’actualité scandée jour après jour nous aura semblé tout droit sortie d’un roman d’anticipation. De même que la transformation des expériences quotidiennes les plus banales – déambuler dans les rues au milieu d’une foule masquée, saluer ses collègues du coude, n’entrer dans les commerces qu’après avoir procédé à ses ablutions hydro-alcoolisées – semble frappée d’irréalité. Le répéter n’est pas très original : la pandémie de Covid-19 a été non seulement le fait majeur de l’année qui s’achève, mais aussi l’événement qui a le plus marqué la marche du monde depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. C’est le début de l’édito du jour dans Le Monde et je le trouve gégène

😊

Mais qui aurait pris au sérieux, voilà seulement dix-huit mois, un discours alertant sur l’émergence d’une infection respiratoire capable de se propager à l’ensemble du globe en quelques semaines, de tuer plus d’un million huit cent mille individus en moins d’un an, de précipiter des dizaines de millions d’autres dans la pauvreté, de faire plonger les cours du brut au-dessous de zéro, de contraindre les gouvernements à confiner simultanément plus de la moitié de l’humanité et à réduire de manière spectaculaire les libertés individuelles – jusqu’à interdire aux familles de visiter leurs mourants et, de facto, aux parents et aux amis de se réunir pour célébrer la nouvelle année ?

De mon côté, plus personnellement je veux dire, j’aurais bien aimé poster un chaton tout meugnon avec « bonne année 2021 deux points tout va bien » – comme je commence à en croiser – mais non. Pas cette année taoua.  

Face à l’ampleur de la menace et à la gravité de la situation actuelle, je ne vois qu’un seul truc à nous souhaiter pour l’année à venir : de la résilience, camarade.

Résilience dont je n’avais que la définition de notre ami Boris Cyrulnik – remarquable – mais dont je vient d’apprendre pas plus tard que ce matin même une nouvelle approche signée Crawford Stanley Holling (photo) et qui date des années 1970 : « la capacité d’un système à absorber une perturbation en se réorganisant ou en modifiant sa structure, tout en conservant ses fonctions essentielles, son identité et ses capacités de contrôle ».

Et j’aime beaucoup : « la capacité d’un système à absorber une perturbation en se réorganisant ou en modifiant sa structure, tout en conservant ses fonctions essentielles, son identité et ses capacités de contrôle ».

Réussir à trouver l’énergie pour nous mobiliser sur ce bel objectif collectif qui me semble, aujourd’hui, le plus beau truc à nous souhaiter, en dehors de la santé, l’amitié l’amour et la joie bien évidemment.

Biz